Gaulliste dès l’enfance, chiraquien de la première heure, il a déjà réussi, en dix mois, à scandaliser, outre la gauche, tout ce que la droite compte de bien-pensants. Chirac a dû imposer à Juppé et à Debré sa nomination

« J’ai mis mon nez là ou il ne fallait pas », convient, non sans fierté, Jean-Charles Marchiani. Pas une semaine depuis sa nomination comme préfet du Var sans que l’ancien agent secret, ami de Charles Pasqua, n’alimente la chronique de supposées tractations avec l’Iran ou l’Algérie. Et celle des affrontements clochemerlesques, à Toulon, entre partisans et adversaires du FN… ou du groupe Nique Ta Mère. Portrait.

« Je suis ici pour faire passer le message politique du gouvernement. Je fais ce qu’on devrait faire partout… »

Il faut un certain temps pour écouter ce que dit Jean-Charles Marchiani, préfet du Var. En entrant dans son vaste bureau, qui domine Toulon depuis le mont Faron, on est d’abord distrait par la selle cow-boy ouvragée que lui ont offerte ses deux fils. Puis, on note la grosse montre en or d’émir sur le poignet de costaud, le costume sombre d’excellente coupe, les chaussettes de soie. Le visage, surtout, retient l’attention, un visage plein d’imperator romain à la bouche charnue d’où tombent des phrases lentes à l’accent tonique légèrement exagéré, comme dans les meilleures histoires corses.

Voilà donc le mystérieux ami de Charles Pasqua, qui, par ses voyages, souvent sous un faux nom, et par ses tractations à Genève, Beyrouth, Damas ou Belgrade, a réussi en huit ans à libérer pas moins de quatorze otages français – de Jean-Paul Kaufmann et ses compagnons, en mai 1988, au Liban, jusqu’aux deux pilotes, le capitaine Frédéric Chiffot et le lieutenant José Souvignet, arrachés aux mains des Serbes de Bosnie, le 11 décembre dernier.

L’homme qui vient encore de déchaîner les foudres des communistes en interdisant, à l’occasion de la commémoration de la libération de Toulon, des manifestations contre la municipalité FN au prétexte que celle-ci compte davantage d’anciens des commandos « qui se sont battus contre les boches » que n’en comptent les « cocos ».

L’homme, enfin, dont Jacques Chirac a dû imposer la nomination à Alain Juppé et à Jean-Louis Debré. Le premier ministre et le ministre de l’Intérieur voient, en effet, en Marchiani un intrigant au parfum sulfureux, une sorte d’ »usurpateur » avec lequel on ne peut avoir « que des ennuis ».

« La France est catholique »

Les ennuis, justement, ont commencé. Mais pas là ou on les attendait. Car, en dépit d’une courtoisie appuyée et d’une bonne connaissance des lois acquise à la faculté de droit et de sciences politiques d’Aix-en-Provence, notre héros, natif de Bastia, gaulliste dès l’enfance (son père a travaillé au Courrier de la colère de Michel Debré) et chiraquien de la premère heure (il fut renvoyé d’Air France en 1983 par le ministre communiste Charles Fiterman pour cause de « chriraquisme primaire »), a déjà réussi, en dix mois, à scandaliser, outre la gauche, tout ce que la droite compte de bien-pensants. Et cela moins par l’évocation de son passé au Sdece (« vous savez, laisse-t-il tomber, que j’ai servi dans les services spéciaux ») ou par celle de sa fortune acquise dans la vente d’armes (« j’ai gagné beaucoup d’argent chez Thomson. Ça me rend libre ») que par ses déclarations pour la défense des « valeurs morales ».

Ce familier de l’Orient compliqué aborde, en effet, le monde avec des idées simples. « il y a tout de même, commence-t-il, un Bien et un Mal. » Le Bien se trouvant, selon lui, du côté des mères de famille méritantes qui travaillent pour 7 000 francs par mois à la préfecture, des employés et des ouvriers avec qui il va parfois discuter au café et, bien sûr aussi, des officiers de marine au garde-à-vous dans leur uniforme blanc. Le Mal se rencontrant plutôt chez les intellectuels ou les articles drogués, parmi la jeunesse dépravée qui applaudit le groupe de rappeurs Nique Ta Mère, ou encore parmi les élus atteints par le « laxisme méridional » et qui sont, hélas, légion dans ce département.

« Ici, résume le préfet du Var, j’ai la totale » : quatre conseillers généraux mis en examen, un ancien maire et président de conseil général en jugement, un député qui vient d’être arrêté et, pour couronner le tout, « Michel Mouillet (le maire de Cannes) qui s’est fait mettre en prison chez moi » ! Pas une semaine sans que Marchiani – qui n’est pas loin de qualifier de « mafieuses »les habitudes laissées dans la région par le Marseillais Defferre et le Varois Soldani – ne défère devant la justice un élu coupable d’avoir accordé un marché sans appel d’offres, nommé sa petite amie chargée de mission ou enfreint la loi d’une manière ou d’une autre. « Le maire de Toulon décide que les policiers seront nommés selon la préférence municipale. Je l’allume. Le maire communiste de La Seyne veut financer la synagogue. Je l’arrête : et le respect de la laïcité ? »

Dans le même mépris

Étonnant propos dans la bouche d’un préfet de la République qui s’est distingué en réagissant « en tant que chrétien » à la venue du groupe NTM à Châteauvallon (voir encadré). Mais quoi ! « le général de Gaulle disait : « La République est laïque, le France est catholique. « François Mitterand lui-même avait demandé une messe à Notre-Dame et une autre à Jarnac. »

Rien n’empêchera donc ce préfet de choc, qui va tous les dimanches à la messe à la chapelle de l’hôpital Sainte-Anne, de qualifier de « raciste anticatholique » un acte comme la profanation, dans la nuit du 9 juin, au cimetière central de Toulon, de la tombe d’une catholique. Personne ne lui interdira non plus, sous le prétexte que le maire de Toulon est désormais FN, de continuer à inviter conjointement avec la municipalité des associations de déportés, comme il l’a fait le 16 juillet pour la commémoration de la rafle du Vel’d’Hiv, en dépit des manifestations d’étudiants juifs.

Marchiani englobe dans le même mépris tous ceux qui font, selon lui, le lit du Front national. Il faut l’entendre raconter le pèlerinage à Chateauvallon de François Léotard et de Philippe Douste-Blazy, jurant la main sur le cœur leur attachement à la religion de la Corse et de Lourdes et au respect de la mère… avant d’aller se déclarer, devant les supporters de NTM, « contre la censure » pour comprendre que les « centristes » sont décidément pour lui, comme le disait déjà de Gaulle à Pompidou, des gens « sur lesquels on ne peut pas s’appuyer ». Encore s’ils étaient les seuls !

Arrêter le balancier Le Pen

Pas de jour sans qu’une nouvelle lue dans Var matin fasse bondir le préfet. Exemple : « A quarante-huit heures d’intervalle, on apprend que les allocations familiales sont menacées de fiscalisation tandis que la SNCF accorde des réductions aux couples d’homosexuels ! Le maire de Toulon n’a même pas besoin de faire campagne, il prend trois points d’un coup ».

Sur ce sujet – la progression du Front national – dans un département ou 13% de la population sont gérés par l’Office des anciens combattants, et dans une France inquiète de voir ses valeurs bafouées, Marchiani est intarissable. Il faut, dit-il, « arrêter le balancier ». Et de noter que le seul département ou l’on y ait réussi est la Vendée, grâce à Philippe de Villiers. « Ici, les gens vont aux extrêmes car les autres n’aspirent qu’à être politiquement corrects ». Telle n’est pas, on l’a compris son ambition.

Le préfet du Var, qui se réjouit que l’expulsion des « sans-papiers » de l’église Saint-Bernard ait confirmé sa thèse (« c’est à droite qu’il y a des voix à prendre »), se voit plutôt en Villiers ou en Pasqua de la Côte d’Azur. En attendant que Jacques Chirac lui confie d’autres missions. Aussi, lorsqu’il laisse tomber : « L’aventure, c’était bien à trente ans. Le goût m’en a passé », n’en croit-on rien. A cinquante-trois ans, Jean Charles Marchiani médite encore, n’en doutons pas, quelques coups d’éclat à sa manière.

« En tant que chrétien et en tant qu’homme »

Le groupe de rappeurs NTM était annoncé le 26 juillet au festival de Châteauvallon, auquel l’Etat verse une subvention annuelle. « Quatorze millions de francs, 1,4 milliard, vous vous rendez compte ? Quand on me refuse 30 000 francs pour refaire le toit d’une école privée ! » Le préfet du Var en demande la déprogrammation au motif que MTM provoquerait un trouble de l’ordre public. Dans une lettre adressée au président du conseil d’administration du Théâtre national de la danse et de l’image de Châteauvallon il s’avoue « choqué en tant que chrétien et homme » par cette « atteinte à la dignité de la femme et de la mère de famille ». La lettre présentait, assure-t-il, un caractère privé. Or elle a été « balancée à la presse ». L’ancien des « services », qui a pratiqué des interlocuteurs autrement redoutables, aurait donc été piégé ?

Voir aussi ce post sur marchiani

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